La lune est haute dans le ciel, pas un nuage ne vient masquer la nuit, et cependant les étoiles ne brillent pas. La lune est pleine et sa pâle lumière éclaire tristement les blocs de pierre que
les hommes, en des temps immémoriaux, ont élevés pour quelque dieu oublié aujourd’hui. Cependant cette nuit, un cavalier vêtu tout de noir s’approche à grande hâte de ces sinistres monolithes de
pierre sombres. Quel peut donc être son dessein? Ses intentions sont-elles aussi sombres que ces pierres, que le vêtement qui l’habit? Sa tenue, d’allure ancestrale, ne se porte plus depuis des
siècles et des siècles, alors pourquoi quelqu’un se vêtirait-il comme les druides des temps jadis? Pourquoi ce soir, et pourquoi ici, près de ce sanctuaire impie? Connaît-il de si ténébreux
secrets pour qu’il vête une tenue épousant si macabrement l’atmosphère de ce lieu sacrilège? Et voilà qu’il s’avance _ laissant sa monture sur le chemin _ vers les blocs de pierre. Il lève la
tête, regarde la lune et semble en communion avec les ténèbres qui se tapissent dans la froideur de la nuit. Il se dirige d’un pas assuré vers le centre du cercle de pierre. Il parait connaître
les lieux. Connaît-il aussi autre chose? Il s’approche ensuite d’une dalle installée au centre. Et ces monolithes noirs, qui tels les témoins et les complices de quelque horrible secret, de
quelque épouvantable sacrifice, encerclent cet autel comme pour le protéger, ou encore l’enfermer dans un cercle tout aussi peu rassurant que son centre. La dalle est ignominieusement sculptée de
signes au lourd passé et aux significations aussi blasphématoires que sacrilèges. D’un geste sûr et rapide l’homme vêtu de cette longue robe noire balaya les épines de pin et la poussière que le
temps avait déposée pour vainement essayer de dissimuler ces horreurs à la face des hommes. Il enleva ensuite délicatement les derniers vestiges de cette protection que la nature avait décidée de
nous accorder, et retira de sa poche quatre cierges noirs qu’il s’empressa, toujours avec des gestes sûr et précis, de placer aux quatre coins de la stèle. Il se dirigea ensuite vers sa monture
et décrocha la sacoche de cuire qui pendait à son côté. Il revint vers la dalle scellée. Je le vis sortir de sa maudite sacoche une dague, trois pierres brillants d’une pâle lumière et pour finir
son sinistre inventaire, il posa au centre de la pierre de sacrifice un grand livre dont il en ouvrit le fermoir et feuilleta quelques passages pour enfin marquer une page précise. Il installa
ces artefacts sataniques dans un ordre très mathématique, très géométrique rappelant les symboles nécromantiques de la dalle: les bougies aux quatre coins, les pierres aux centres des trois côtés
et le livre en celui du quatrième, face à lui; et il tenait la dague de la main droite et feuilletait le grimoire de la gauche. Je ne distinguais pas très bien le contenu du livre, mais je
devinais l’homme en noir parcourir attentivement le vieux grimoire et, en fixant la lune d’un regard pervers, répéter les maudites phrases inscrites dans ses entrailles moisies. Et au fur et à
mesure que les phrases étaient prononcées, je voyais la lune échanger sa pâle blancheur pour un rose plus transparent. Il continuait son sinistre discours et lançait à la nuit des paroles
blasphématoires, dans une langue inconnue; plus qu’une langue, une succession de consonnes où rares étaient les voyelles, une série de ululements et de longs chants impies qui s’élevaient vers
une lune bien plus rose maintenant. Il leva les yeux et les bras vers la lune, et tendit les mains tout en reprenant une nouvelle série de mélopées satanées. Je le regardais, dissimulé dans les
taillis; il était effrayant de détermination à appeler on ne sait quoi ou qui dans cette nuit froide. La lune éclairait maintenant le cercle de pierre d’une pâle teinte rose comme la chair.
Soudain un léger son, une faible lamentation parvint à mes oreilles. Un gémissement, aussi peu perceptible que le souffle d’une femme sur la nuque de son aimé, essayait en vain de déchirer la
nuit, mais était tristement recouvert, étouffé par le vent faible qui sifflait dans les branches mortes des arbres des alentours et qui s’insinuait comme un serpent entre les noires colonnes de
granite du sanctuaire. Un gémissement faible, très étouffé qui semblait provenir de la monture du cavalier noir. L’homme prononça encore quelques mots, couvrant ainsi les pleurs, et déposa
ensuite la dague en travers du grimoire pour en maintenir les pages ouvertes, et se retourna vers son destrier en fixant son encolure; un sac, de la même couleur que le cheval, s’agitait de
soubresauts nerveux, et les lamentations discrètes semblaient provenir de ce sac. L’homme sombre s’en approcha, le frappa avec retenu d’une main déterminée et l’arracha violemment de sa monture.
Sous le coup, les pleurs se muèrent en cris et s’éteignirent aussitôt. Le sac était petit et les cris enfantins. L’homme en robe de bure déposa le sac sur l’autel et défit le nœud qui le
refermait. Il en extirpa un enfant, un nouveau né. Il le mit au centre de la stèle et attendit un moment qu’il recouvre ses esprits. Lorsque l’enfant reprit ses gémissements, l’homme malveillant
saisit la dague et le frappa. Le sang coula et colora un instant la dalle de la couleur de cette lune, puis la stèle but cette offrande. La vie de l’enfant coulait désormais dans la pierre. Elle
avait absorbé le liquide rougeâtre comme l’aurait fait un sol aride. Cette libation païenne eut des effets très surprenants, aussi bien pour moi que pour ce sorcier qui ne devait sans doute pas
s’attendre à un si spectaculaire résultat. La pierre se fissura, les colonnes tombèrent dans un vacarme assourdissant, le vent souffla plus fort et les branches se brisèrent, les oiseaux
s’enfuirent et d’autres moururent sur place comme foudroyés par je ne sais quelle magie maléfique. Le sol à son tour s’ouvrit et la terre trembla. La lune redevint aussi pale que je devais l’être
en assistant à cet effroyable spectacle, ce véritable cataclysme. Le sol cessa soudain de frissonner et de sa plaie béante une femme d’une morbide beauté apparue, nue, et l’homme s’inclina devant
elle. Je m’attendais à voir apparaître un démon, une créature antédiluvienne et satanique mais jamais une femme. Je regardais ce corps nu, éclairé par la pâleur de la lune, avancer vers l’homme
en noir toujours agenouillé fixant le sol d’un regard vide et respectueux. Je la contemplais et oubliais par là même sa provenance, le lieu de sa récente naissance: les ténèbres de la profonde
terre. Ma peur s’effaça devant un sentiment étrange de désir, une envie de connaître sa véritable nature plus qu’une simple et offensante attirance physique. Sa démarche si gracieuse, son corps
svelte aux proportions extraordinairement parfaites, sa longue chevelure noire descendant sur ses fesses nues et ses yeux verts lançant des éclats d’émeraude dans la nuit me charmèrent et me
faisaient oublier ce qu’elle devait être en réalité. Elle s’arrêta près de l’homme à genou et tendit sa main vers lui. Il leva la tête, la regarda un instant, toujours avec le plus grand respect
et, très humblement, se redressa. Il agissait avec cette magnifique femme comme on doit le faire avec une reine, ou encore avec une déesse. Il se prosterna de nouveau devant elle, mit un genou à
terre et lui tendit la dague encore couverte du sang de l’enfant. Et cette naïade qui naquit d’une rivière de sang, prit le couteau sacrificiel et avec un sourire morbide le logea dans la gorge
de celui qui lui avait permis de voir la nuit. L’homme s’écroula à ses pieds et elle porta aux lèvres la lame souillée de ce sang impur, elle s’en délecta et jeta ensuite l’objet sur le corps qui
répandait lentement sa vie sur ce sol maudit. Les lèvres encore couvertes de sang, elle se retourna vers la pierre brisée et déambula entre les colonnes effondrées en cherchant quelque chose dans
la nuit. Elle tournait la tête aux quatre coins, vers le sentier où le cheval de l’infortuné sorcier attendait encore, vers la vallée qui s’entendait au nord, vers les bois face à moi, et enfin
vers ceux où j’avais trouvé refuge. Elle s’arrêta de chercher, elle venait de trouver; elle passa une langue suave sur ses lèvres pourpres et en nettoya le sang, elle regardait dans ma direction,
elle avait trouvé ce qu’elle semblait chercher: moi. Elle me fixait de ses yeux vert comme le jade, sensuelle et belle. Elle n’eut pas besoin de venir me chercher, déjà je m’avançais vers elle
résolu à accepter mon sort, déterminé à me livrer à elle. Quelle plus belle mort que de partir frappé de la main d’une aussi resplendissante femme. Elle attendait, immobile au milieu des ruines
que je me présente devant elle. Je m’approchai d’elle, m'agenouillais, mes yeux pleuraient, mon cœur battait exceptionnellement fort, par amour, par désir plus que par une peur qui aurait été
légitime. La tête baissée, je pleurais en attendant qu’elle m’assène le coup fatal. Mais sa main douce me caressa les cheveux. Je levai la tête, je ne comprenais pas. Elle me regarda et me
sourit, me tendit sa main et je la pris. Mon cœur battait encore plus fort maintenant que je caressais sa peau si douce. Elle m’emmena là où l’autel s’était brisé et me fit l’amour. Je me suis
éveillé le lendemain matin, encore couché sur les restes de la dalle gravée, seul avec le souvenir de ce démon qui m’a aimé comme jamais une femme humaine ne pourra m’aimer. Le corps de l’homme
en noir avait disparu, son cheval parti, et la fissure dans le sol, par laquelle mon amour était apparu, semblait s’être refermée. Jamais son souvenir ne quitta mon esprit et je n’en ai jamais
aimé une autre. J’ai offert ce jour là mon âme immortelle à Satan par l’entremise d’une de ses filles et je ne le regrette pas. Je sais qu’à ma mort, lorsque mon corps brûlera dans les flammes
éternelles de l’enfer, je la retrouverais et nous nous aimerons de nouveau comme cette nuit là.
lilith